dimanche 28 septembre 2008

Les pensées de la semaine sont des images ...







Quoi de mieux pour pratiquer les secrets de l'ouverture et de la vitesse qu'un concours de statues vivantes ?
PS : cherchez l'intrus ...

vendredi 19 septembre 2008

Cliché d'un tango et tango-cliché


Depuis quelques semaines, je traîne volontiers mes baskets - déplacées- dans les milongas de la ville. Pour les non-initiés, une milonga est un lieu où l'on danse le tango, en général le soir. Il y a bien sûr autant de styles de milongas que de façons de danser le tango: des milliers. Ce que je prenais pour une danse, pour une habitude de couple un peu désuette, ou encore pour un cliché de l'Argentine que les touristes venaient photographier, se révèle peu à peu un monde aux codes et au language propres. Davantage qu'une suite de mouvements appris et reproduits, le tango est l'histoire d'un abrazo, d'une étreinte, et du dialogue des corps qui en découle. Cela me fascine : ces moments d'extraordinaire intimité entre deux personnes, qui peut-être ne se connaissaient guère avant de commencer à danser, cet abandon des corps féminins, cédés à la musique et au maintien du partenaire, cet accord parfois si parfait de jambes qui se répondent par petits mouvements saccadés.

Je comprends mieux maintenant qu'on puisse se faire absorber par cette passion comme on s'enfonce dans des sables mouvants. Tant de gringos qui passent s'y prennent les pieds, et finissent par s'installer ici, parce qu'ils ne trouveront pas de bonnes milongas ailleurs. Mais il me semble que cette belle passion est à double tranchant: on peut aisément s'y noyer, et après avoir montré ses émotions aux lumières faussement tamisées des pistes de danse, se retrouver nu, absurde et délaissé, comme un lendemain de fête.

mercredi 17 septembre 2008

Allons enfants de la patrie

Lundi, je me suis retrouvée par hasard prise dans le flot d'une manifestation des Boliviens en faveur du gouvernement d'Evo Morales. Ces enfants, agrippés à ce fil d'Ariane qui les rattachaient à leur mère, semblaient hors de contexte, un lundi après-midi, au milieu de cette mer de jambes adultes et de pas décidés, de slogans et de panneaux.

dimanche 14 septembre 2008

Passions contradictoires

On m'avait pourtant dit que les Latinos étaient passionnés, mais, là encore, étonnement. Je parle bien sûr de la vie politique argentine, si mystérieuse pour la petite française née sous un ciel divisé entre gauche et droite. Je m'y cogne encore et encore, comme un oiseau borné sur une plaque de verre. Les Argentins sont passionnément patriotes: il suffit pour s'en convaincre d'observer le lien affectif qu'ils entretiennent avec le drapeau bleu et blanc. Pourtant, cette passion pour la argentinidad, tout ce qui fait qu'un Argentin est argentin, me semble dénuée de cohérence. La majorité des Argentins aiment leur pays, mais diront bien volontiers que celui-ci est destiné à l'échec. Dans un excès d'autodérision, ils en ont même fait un verbe : le verbe "argentiniser" signifie s'acharner à rater lorsque l'on dispose de toutes les conditions nécessaires à la réussite.
Chez la jeune génération, ce fatalisme terrible est encore plus choquant : à l'âge où l'on croit pouvoir changer le monde, les Argentins ont une conscience aigue des tares de leur pays, et bien souvent résument le futur d'un haussement d'épaules, accompagnant le jugement "C'est comme ça, et ça ne changera jamais.". Bien des aspects de la vie politique les choquent, mais aucun ne pense s'y engager: le "tous pourris" est ici une croyance profondément ancrée, qui, disent ces fatalistes, ne changera jamais. Conscients que leur pays stagne depuis maintenant un siècle en dépit de toutes ses richesses naturelles et humaines, ils attribuent volontiers ce manque de dynamisme aux défaillances de la classe politique, corrompue de façon outrageusement ouverte. Pourtant, l'immense majorité des Argentins n'en fera rien, ne tirant pas de conclusions d'action nécessaire de ce constat effrayant.

Une ligne de scission entre péronisme et anti-péronisme sépare la société en deux parties qui, telles des cellules cancéreuses, sont prêtes à détruire le tout pour faire prévaloir leur système. Les jours de manifestations, les deux camps se font face comme des coqs avant le combat, prêts à s'arracher mutuellement les ailes. Je crois que le travail rationalisant et distancié des historiens n'est pas prêt de s'exercer sur cette figure nationale éteinte en 1974 mais dont le nom traîne sur toutes les lèvres. Voici un exercice déstabilisant : après avoir écouté les tirades passionnées, demandez donc à votre interlocuteur ce que ça signifie d'être péroniste ou anti-péroniste. Il vous répondra bien souvent par des sourcils levés devant cette question saugrenue, puis par quelques phrases floues, signe de l'absence d'idéologies de la vie politique argentine. La passion y remplacerait-elle l'idée ?
Pour les Européens, habitués à une dichotomie entre droite et gauche, entre libéralisme et socialisme, entre liberté et égalité, comprendre ces notions fluctuantes du péronisme et du radicalisme à l'argentine est très difficile. Tout comme comprendre qu'un homme politique puisse changer plusieurs fois de camp sans que ses partisans ne détournent leur vote, comprendre que le vote d'un individu sera otorgué à un homme qu'à ses idées, et aux qualités du discours plus qu'au corpus de pensée. Je n'y suis pas arrivé, et j'ai l'impression que la politique du pays m'échappera pendant longtemps encore.

Inversion des hémisphères

Le fait de me réimplanter dans ce terreau latinoaméricain est un facteur d'interrogations constantes. Pendant mon année passée à Dublin, je n'ai pas eu cette impression de différences culturelles si importantes : peut-être le fait de changer d'hémisphère signifie devoir inverser le sens de sa pensée, voire inverser la priorité entre les deux hémisphères du cerveau ! Je me suis amusée avec l'idée que, pour des raisons farfelues de pression, l'hémisphère gauche, logique et rationnel, serait plus utilisé en Occident, et que l'hémisphère droit et sa créativité prédomineraient ici en Amérique du Sud.
Le fait de passer d'un hémisphère à l'autre, aussi bien géographiquement que physiologiquement, me force à repenser mes préacquis.
Quelques exemples : commençons par le fait d'inverser les saisons. Janvier? Plein été ! Envie de skier ? La meilleure neige est aoûtienne. Une chose aussi simple que le climat est un bon exercice de début : il me faut parfois rajouter 6 mois à mars pour savoir quand je dois attendre le printemps argentin.
Compliquons un peu les choses : le fait de se trouver dans une structure économique différente, avec un taux de change de 4,5 pesos pour un euro, modifie beaucoup de choses également : ainsi un meuble Ikea, standardisé et étroitement associé à "pas cher" à mes yeux, est ici un luxe tandis qu'un meuble en bois fabriqué par un artisan sera celui que l'on trouvera chez un ménage modeste. L'artisanat, luxueux et marketé comme un savoir-faire précieux en Europe, est ici une chose commune, pratiquée par beaucoup, et d'un accès plus facile que l'industriel. Les produits industrialisés des multinationales perdent ici toute compétitivité. Les fashionistas parisiennes seraient ravies d'apprendre que les créations originales des designers de Buenos Aires leur coûteraient moins cher que celles du géant H&M.
Certains faits d'actualité me donnent également l'impression d'échapper à mon entendement : la crise du Campo en fut un parfait exemple. Cette crise d'opposition entre l'agriculture et le gouvernement autour d'une hausse des taxes sur les produits primaires m'a montré que les Argentins avaient des stéréotypes différents des miens. Quand ils entendent "agricultueur", ils ont en tête un riche propriétaire terrien qui met à profit des terres sans fin et impose une pression économique forte au pauvre des villes, tandis que j'avais plutôt tendance à avoir l'image d'un agriculteur à la tête d'une ferme modérée se battant pour joindre les deux bouts et conserver son mode de vie grâce aux subventions étatiques. Ici, le rat des villes n'est pas un nanti, et les fermiers possèdent un pouvoir économique et politique dignes d'oligarques.

Raison d'être

Voici deux mois maintenant que j'ai adopté ce statut d'étrangère en Argentine. Vivant à Buenos Aires ou voyageant dans les terres intérieures, je suis confrontée tous les jours aux milles contradictions de ce pays complexe. Formée sur les bancs cartésiens des écoles françaises, comprendre certains aspects de l'Argentine se révèle être un défi, à relever qu'en imprimant des courbes à cette pensée encore trop linéaire.
J'ai donc décidé de partager mes étonnements: une étrangère ne peut que s'étonner d'être étrange et d'être plongée dans un tout aussi étrange environnement. J'écrirai ici ce que j'ai compris de ce pays, mais davantage encore ce que je n'arrive pas à comprendre, en tentant d'émettre opinions et théories, qui doivent être prises comme telles. Je suis encore une apprentie penseuse, et je me tromperai souvent. Je tenterai toutefois de me tromper avec l'assurance illusoire de ma jeunesse, puis de revenir sur mes certitudes avec insouciance : peut-être qu'à force de corrections et de nuances, j'arriverai à offrir une image fidèle de ce pays que j'aime déjà.
Bonne lecture, et n'hésitez pas à poster commentaires et critiques en tous genres !