On m'avait pourtant dit que les Latinos étaient passionnés, mais, là encore, étonnement. Je parle bien sûr de la vie politique argentine, si mystérieuse pour la petite française née sous un ciel divisé entre gauche et droite. Je m'y cogne encore et encore, comme un oiseau borné sur une plaque de verre. Les Argentins sont passionnément patriotes: il suffit pour s'en convaincre d'observer le lien affectif qu'ils entretiennent avec le drapeau bleu et blanc. Pourtant, cette passion pour la
argentinidad, tout ce qui fait qu'un Argentin est argentin, me semble dénuée de cohérence. La majorité des Argentins aiment leur pays, mais diront bien volontiers que celui-ci est destiné à l'échec. Dans un excès d'autodérision, ils en ont même fait un verbe : le verbe "argentiniser" signifie s'acharner à rater lorsque l'on dispose de toutes les conditions nécessaires à la réussite.
Chez la jeune génération, ce fatalisme terrible est encore plus choquant : à l'âge où l'on croit pouvoir changer le monde, les Argentins ont une conscience aigue des tares de leur pays, et bien souvent résument le futur d'un haussement d'épaules, accompagnant le jugement "C'est comme ça, et ça ne changera jamais.". Bien des aspects de la vie politique les choquent, mais aucun ne pense s'y engager: le "tous pourris" est ici une croyance profondément ancrée, qui, disent ces fatalistes, ne changera jamais. Conscients que leur pays stagne depuis maintenant un siècle en dépit de toutes ses richesses naturelles et humaines, ils attribuent volontiers ce manque de dynamisme aux défaillances de la classe politique, corrompue de façon outrageusement ouverte. Pourtant, l'immense majorité des Argentins n'en fera rien, ne tirant pas de conclusions d'action nécessaire de ce constat effrayant.
Une ligne de scission entre péronisme et anti-péronisme sépare la société en deux parties qui, telles des cellules cancéreuses, sont prêtes à détruire le tout pour faire prévaloir leur système. Les jours de manifestations, les deux camps se font face comme des coqs avant le combat, prêts à s'arracher mutuellement les ailes. Je crois que le travail rationalisant et distancié des historiens n'est pas prêt de s'exercer sur cette figure nationale éteinte en 1974 mais dont le nom traîne sur toutes les lèvres. Voici un exercice déstabilisant : après avoir écouté les tirades passionnées, demandez donc à votre interlocuteur ce que ça signifie d'être péroniste ou anti-péroniste. Il vous répondra bien souvent par des sourcils levés devant cette question saugrenue, puis par quelques phrases floues, signe de l'absence d'idéologies de la vie politique argentine. La passion y remplacerait-elle l'idée ?
Pour les Européens, habitués à une dichotomie entre droite et gauche, entre libéralisme et socialisme, entre liberté et égalité, comprendre ces notions fluctuantes du péronisme et du radicalisme à l'argentine est très difficile. Tout comme comprendre qu'un homme politique puisse changer plusieurs fois de camp sans que ses partisans ne détournent leur vote, comprendre que le vote d'un individu sera otorgué à un homme qu'à ses idées, et aux qualités du discours plus qu'au corpus de pensée. Je n'y suis pas arrivé, et j'ai l'impression que la politique du pays m'échappera pendant longtemps encore.